1940. Après Dunkerque, des marins français dans les camps britanniques

Le 3 septembre 1939, c’est l’ordre de mobilisation générale. Armand a 25 ans, il quitte sa femme, sa petite fille de trois mois et sa Moselle natale. Électricien de marine pendant son service militaire, il est désigné pour rejoindre « l’école d’écoute » de Cherbourg. Il y apprend le morse et l’utilisation des radars et sonars afin de repérer les sous-marins ennemis et les mines flottantes.

Dunkerque

Début février 1940, Armand est à Dunkerque à bord du bâtiment Chasseur 11, le casque visé sur les oreilles il doit repérer les sous-marins allemands. Dans la nuit du 20 au 21 mai, il participe au sauvetage des marins hollandais du transporteur de troupes le Pavon qui vient d’être bombardé en sortant du port. Il tombe à l’eau, manque de se noyer mais réussit à rejoindre la plage. Après quelques jours, il est évacué vers Douvres, en Angleterre, pour reprendre son poste.

La bataille de Dunkerque fait rage, la situation est de plus en plus désespérée. La ville tombe le 3 juin et Armand est définitivement évacué vers l’Angleterre.

Document @lafabriquedesmémoires

Dans les camps britanniques

Comme Armand, des milliers de marins français et leurs navires se retrouvent à Liverpool. En France la confusion est totale et les Britanniques ne savent pas si elles doivent considérer ces hommes comme des alliés ou des ennemis. Le gouvernement britannique prend alors la décision de les regrouper sur les champs de courses d’Aintree, de Haydock et d’Arrowe Park transformés en camp de fortune.

A Aintree où se retrouve Armand, les hommes vivent dans des tentes ou dans les écuries. Les conditions de vie sont très spartiates et le ravitaillement quasi-inexistant. Il dort sur une bâche à même le sol, à la moindre pluie le sol se transforme en boue épaisse et collante, les sanitaires sont en nombre insuffisants…  mais surtout le camp est entouré de barbelés et gardé par des sentinelles anglaises. Les Français ont le droit de sortir uniquement par petits groupes de 4 ou 5, seulement pendant quelques heures et ont interdiction de quitter la commune.

Dans le camp, les informations arrivent au compte-gouttes : personne ne sait quelle est la situation en France. Si Armand n’entend pas l’appel du 18 juin, il sait très vite qui est De Gaulle car les discussions politiques sont vives après la signature de l’armistice : faut-il s’engager avec la France Libre ? Être démobilisé et rapatrié en France ? L’attaque de la flotte française à Mers el-Kébir par les Britanniques début juillet accentue encore la confusion ambiante.

Rentrer en Moselle

Armand n’hésite pas longtemps, il veut retrouver sa femme et sa fille, prendre des nouvelles de sa famille, savoir si les Allemands sont déjà dans son village. Il veut rentrer en Moselle mais doit être prudent car les autorités se méfient des Alsaciens-Mosellans parfois accusés de ne pas « être si français que ça ».

Démobilisé début septembre 1940, il use d’un subterfuge pour ne pas éveiller les soupçons : il invente une fausse adresse ! Il déclare donc rejoindre son domicile à Dijon au 9, rue de la Cathédrale. S’il y a des rues de la Cathédrale dans beaucoup de villes, il n’y en a pas à Dijon. Heureusement pour lui, personne ne vérifie.

Quelques jours après son arrivée en Moselle, Armand sera expulsé par les Allemands vers le Sud de la France avec toute sa famille.

 

Armand était mon grand-père. Ce récit a été reconstitué à partir de ses documents personnels et d’archives militaires. Je n’ai trouvé quasiment aucune ressource (recherches, articles, témoignages, photos, documents en français ou en anglais) sur la vie des militaires français dans les camps britanniques pendant l’été 1940. L’histoire de cet épisode de la Seconde Guerre Mondiale est peut-être encore à écrire.

Pour aller plus loin :

  • Nicholas Atkin, The forgotten French. Exiles in the British Isles, 1940-44, Manchester University Press, 2003. L’auteur consacre quelques passages aux militaires français détenus sur les champs de courses.
  • Un récit très complet sur le naufrage du Pavon – en néerlandais
  • Une analyse de photographies de la bataille de Dunkerque par Alexandre Sumpf sur l’excellent site L’Histoire par l’Image, de la Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais
  • Robert Merle, Week-end à Zuydcoote, Gallimard, 1949. Ce roman raconte la vie d’un groupe de soldats français pris au piège dans la poche de Dunkerque. Il a été adapté au cinéma par Henri Verneuil en 1964.