Le 2 mai 1915 au petit matin, des gendarmes prévôts, chargés de maintenir l’ordre au sein de l’armée et de poursuivre les déserteurs, arrêtent sept militaires du 4ème régiment mixte d’infanterie coloniale qui errent à quelques distances de la ligne de front. Le lendemain, ils sont traduits en conseil de guerre pour « abandon de poste en présence de l’ennemi », six seront déclarés coupables à l’unanimité et fusillés.
La bataille de Seddul-Bahr
En février 1915, une expédition navale et terrestre franco-britannique lance les premiers assauts contre l’Empire Ottoman dans le détroit des Dardanelles. Les objectifs de cette offensive sont multiples : ouvrir un second front pour affaiblir et encercler les Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), marcher sur Constantinople et permettre le ravitaillement de la Russie par la Mer Noire.

Le 18 mars, des cuirassiers français et britanniques tentent de forcer le détroit des Dardanelles mais sont coulés par l’armée ottomane. Le 25 avril, les Alliés débarquent à l’extrême sud de la presqu’île de Gallipoli. Les combats sont acharnés et meurtriers, les hommes se réfugient dans des tranchées et tentent chaque jour de gagner quelques centaines de mètres sur l’adversaire. La nuit du 1er au 2 mai est particulièrement terrible : les Ottomans tentent une offensive pendant la nuit et pénètrent par endroits dans les tranchées des premières lignes alliées provoquant la panique et la dispersion des unités.
L’arrestation et le procès
Le 2 mai à 3h du matin, le gendarme à cheval Léon Brun arrête six tirailleurs sénégalais du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale aux abords du village de Seddul-Bahr, à trois kilomètres de la ligne de front. Dans son rapport il déclare que les soldats, non blessés et sans armes, ont affirmé s’être retrouvés seuls sans leur bataillon et, qu’ayant eu peur, ils sont redescendus vers la côte afin de s’embarquer sur les bateaux. Estimant se trouver « en face de fuyards », il les arrête et les emprisonne. D’après les documents, il semble avoir procédé seul à cette arrestation et ne mentionne pas d’incidents, les six tirailleurs l’ont donc probablement suivi de leur plein gré et dans le calme.
Le même jour à 14h, le maréchal des logis Paul Tremeau arrête dans la même zone le soldat Pierre Liotard appartenant au même régiment que les tirailleurs. Il affirme avoir mal aux yeux et vouloir se rendre à l’hôpital de campagne. Le gendarme l’y accompagne, un médecin l’examine et le déclare « nerveux et choqué ». Tremeau conduit ensuite Liotard à la Prévôté et le met en cellule.
Les rapports des deux gendarmes sont transmis au Quartier Général du Corps Expéditionnaire d’Orient. L’État-major décide aussitôt de réunir un Conseil de Guerre pour juger ces sept soldats pour « abandon de poste en présence de l’ennemi », faute passible de la peine de mort selon l’article 213 du code de justice militaire.
Le 3 mai au matin, les soldats sont inculpés. A 19h, le Conseil de Guerre se réunit sous la présidence du commandant Marie Joseph Nieger assisté de deux juges : le lieutenant Albert Pierlot et l’adjudant-chef Pierre Marie Chariot. Tous trois doivent répondre, pour chacun des sept accusés, aux deux questions suivantes : « l’accusé est-il coupable d’avoir abandonné son poste ? » et « était-il à ce moment-là en présence de l’ennemi ? ». L’adjudant Gaston Morawiecki est désigné comme avocat de la défense.
Les accusés sont entendus les uns après les autres. Les notes d’audience permettent de se rendre compte des difficultés des tirailleurs sénégalais à s’exprimer. Ils parlent peu et mal français mais rejettent vigoureusement les accusations portées. Le soldat Tidaogo déclare « moi pas abandonné mon poste, plus de chef, plus de cartouches. Moi, tout seul à chercher bataillon, venu jusqu’au village sans trouver », le soldat Loulibaly « fusil tombé chez les Turcs, plus de cartouches. Moi tout seul », le soldat Véo « moi bon soldat, bien battu au Maroc et en France. Pas vouloir partir, pas jeté fusil », le soldat Baziri « moi pas jeté fusil, c’est gendarme qui l’a pris ». Le témoin à charge, le gendarme Brun qui les a arrêtés, reste sur ses positions mais sa version est quelque peu différente de celle du procès-verbal d’arrestation. Devant les juges, il déclare qu’il a vu arrivé les six soldats par petits groupes – ce qui n’est pas précisé dans son rapport – et affirme qu’ils « se dirigeaient très certainement vers la plage ».
Le soldat Liotard se défend mieux du fait de sa maîtrise parfaite du français. Il décrit la dureté des combats de la nuit, dit avoir vu tombé un de ses amis à ses côtés, avoir été pris de convulsions nerveuses dues à la peur et au traumatisme des combats. Il demande également à retourner en premier ligne dès la fin du procès. Le médecin qui l’a examiné affirme l’avoir trouvé dans un état de nervosité intense et le gendarme qui l’a arrêté déclare que Liotard « lui paraît de bonne foi ».
Le verdict
Le jury se retire pour délibérer et rend son verdict à 20h30, soit une heure trente après l’ouverture du procès. Difficile de faire plus expéditif.
Les six tirailleurs sont reconnus coupables à l’unanimité des deux chefs d’accusation. Le verdict concernant le soldat Liotard est plus flou : le jugement officiel mentionne qu’il a été déclaré coupable (à deux voix contre une) d’abandon de poste mais que la question concernant la présence de l’ennemi n’a pas été posée. Or, c’est bien pour ce dernier motif que la peine de mort est requise, l’abandon de poste ne condamnant qu’à une peine de prison. Pourtant dans les notes du dossier, un document relatif aux délibérés indique le vote des juges. Dans celui-ci, le soldat Liotard est reconnu coupable à la seconde question à l’unanimité. Il aurait dû donc être condamné comme les autres. Bizarrement, ce vote n’apparaît pas dans la déclaration finale du Conseil de Guerre. Les juges ou le Président ont décidé de gracier Liotard.
Liotard est remis immédiatement en liberté. Les six tirailleurs sénégalais sont fusillés le lendemain, le 4 mai 1915 à 8h25 du matin. Quelques heures plus tard, après des combats acharnés et meurtriers, la bataille de Seddul-Bahr s’achève : les alliés sont désormais implantés sur le sol ottoman et contrôlent l’entrée du détroit. Cette victoire est illusoire, la campagne des Dardanelles sera un échec et les troupes alliées seront évacuées en janvier 1916.

Source inconnue
Qui sont les six tirailleurs sénégalais fusillés ?
Les renseignements sur les six fusillés sont partiels et succincts. Dans les documents, leurs identités sont très approximatives. Une consultation de leurs dossiers militaires aux Archives Nationales du Sénégal, de Mauritanie et du Mali permettrait peut-être de savoir plus précisément qui ils étaient.
Les six fusillés sont (les indications en italique sont mes hypothèses) :
- Tampsaba Tidaogo, soldat de la 4ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Tampasaba Tidaogo (Sénégal), cultivateur, célibataire
- Bada Bara, soldat de la 3ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Boliga (Sénégal), cultivateur, célibataire
- Katio Véo, soldat de la 4ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Gorgan (Soudan) – probablement au Gorgol, région de l’actuelle Mauritanie – cultivateur, célibataire
- Maqui Dioup – probablement Diop -, soldat de la 4ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Sin Salou (Sénégal) – probablement le Sine Saloum région du Sénégal – cultivateur, marié
- Baziri Taroré – probablement Traoré -, soldat de la 3ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Ségou (Sénégal) – soit Ségou au Mali soit dans la région de Sedhiou au Sénégal, cultivateur, marié
- Sori Loulibaly – probablement Coulibaly -, soldat de la 4ème Compagnie du 4ème Régiment Mixte d’Infanterie Coloniale, né à Haté (Soudan), cultivateur, marié
Ces soldats ont probablement été inhumés à la hâte quelque part à Seddul-Bahr. Leurs noms ne figurent sur aucun monument et leur mémoire n’a pas été réhabilitée. Tampasaba Tidaogo, Bada Bara, Katio Véo, Maqui Dioup, Baziri Taroré et Sori Loulibaly font partis des quelques 900 soldats français fusillés pendant la Première Guerre Mondiale.
Pierre Marius Félicien Liotard, né en 1894 à Nice et cheminot avant la guerre, était soldat de la 11ème Compagnie du 4ème Régiment Colonial Mixte. Il sera tué le 12 septembre 1918 dans la Meuse. Son nom figure sur le monument aux morts de Nice.
Le président du Conseil de Guerre, le commandant Nieger, et les deux juges, le lieutenant Pierlot et l’adjudant-chef Chariot, continueront leur carrière militaire et seront décorés de la Légion d’Honneur. L’avocat des accusés, l’adjudant Morawiecki, fera une belle carrière diplomatique. Tremeau et Lebrun, responsables des arrestations, feront aussi de brillantes carrières dans la gendarmerie et obtiendront de nombreuses médailles.
Ce récit a été reconstitué à partir du dossier du Conseil de Guerre mis en ligne dans la base des fusillés de la Première Guerre Mondiale sur le site Mémoire des Hommes du Ministères des Armées.
Pour aller plus loin :
- Pour consulter le dossier des fusillés : le site Mémoires des Hommes
- L’ouvrage de l’historien Marc Michel, Les Africains et La Grande Guerre. L’appel à l’Afrique (1914-1918), Karthala, 2003
- Max Schiavon, Le Front d’Orient : du désastre des Dardanelles à la victoire finale 1915-1918, Tallandier, 2014
- Francine Saint-Ramond, Les désorientés, expériences des soldats français aux Dardanelles et en Macédoine 1915-1918, Presses de l’INALCO, 2019
- Jean Yves Le Naour, Fusillés, enquête sur les crimes de la justice militaire, Larousse, 2010
- L’excellent site Prisme 14-18 sur les fusillés de la Grande Guerre et le code de justice militaire
- Le relevé du cimetière militaire de Seddul Bahr sur le site Memorialgenweb
- A visiter, le musée de la Grande Guerre à Meaux (Seine-et-Marne)